Le Renfermé : le soleil serait déjà moins chaudLE SOLEIL SERAIT DEJA MOINS CHAUD Serge, tu le sais, a vendu sa maison du Médoc ; aussi commence-t-il à rechercher une nouvelle résidence en Dordogne pour une retraite qui finira bien par arriver d'ici une dizaine d'années ! Hier, alors qu'il était de passage à Argentine, je lui ai fait connaître une petite ferme inoccupée distante d'environ un kilomètre de notre domicile. L'habitation, à flanc de coteau, l'a séduit et il a su en apprécier l'isolement relatif au milieu d'une friche entourée de labours. Puisqu'elle semble lui convenir, je vais aller à la pêche aux informations et tenter d'apprendre l'identité de ses actuels propriétaires. Examen extérieur achevé, il a voulu ensuite revoir ce site magnifique du « Renfermé » que nous avions, tous ensemble, visité l'an passé et qui recèle, dans sa cave rupestre, ce fameux haut relief de bovidé, que tu n'as certainement pas oublié. Dans le lacis des chemins qui s'entrecroisent, à l'extrémité du plateau, nous nous sommes égarés (pour sa défense, le guide peut objecter qu'à chacune de ses incursions précédentes, un itinéraire différent fut utilisé) de sorte que nous avons parcouru, sans atteindre le but de notre balade, des pistes inédites serpentant au milieu d'une exubérante végétation bigarrée, parmi laquelle prédominent des buis caussenards de grande taille, regroupés le plus souvent en boqueteaux circulaires, ayant chassé à leur périphérie houx, brandes, genévriers, chênes pubescents et pins sylvestres. Sous la chaleur que dispense depuis quelques jours l'ardent soleil de cette mi-mars, tous exhalaient des senteurs enivrantes mêlant l'amertume de buxus sempervirens aux effluves balsamiques de pinus sylvestris ; un véritable enchantement auquel, bien que pressés par le temps, nous avons eu du mal à nous arracher ! Aujourd'hui, j'ai voulu revoir plus longuement et plus complètement ces paysages qui témoignent de cette évolution, semble-t-il irréversible ; la conquête progressive des pelouses calcicoles du plateau par la strate arbustive, jusqu'alors repoussée par le pâturage et des activités agricoles dorénavant révolues… Le spéléologue et l'archéologue déplorent cette évolution, qui limite les possibilités d'observations et entrave les recherches. Déjà, dans cette zone, des buissons colonisent des dizaines de petites dolines peu profondes, rondes et ovalaires qui sont une caractéristique du paysage karstique, comme, plus à l'ouest, ils masquent le lapiaz déchiqueté, la dentelle de pierre dont se parent les sols de calcaires durs de l'Angoumien supérieur. Il reste cependant possible, pour peu qu'on accepte de se frotter aux branches et aux épines, de déambuler dans d'anciennes carrières qui baillent çà et là derrière d'épais rideaux d'arbrisseaux. Leurs fosses conservent encore, dissimulés par la végétation, des dizaines de blocs de taille impressionnante, arrachés à grand peine au sous-sol par des ouvriers que ce labeur harassant, accompli parfois en complément du travail de la terre, faisait difficilement vivre. Dans le renfoncement d'une cavité, j'ai découvert, cachée par un imposant monolithe -soigneusement débité et qui n'attend plus qu'un bien hypothétique transporteur - une scie de géant ! Un passe-partout rouillé de près de 3 mètres de longueur. Quelques pas plus loin, la carcasse disloquée d'une lourde et étroite charrette qui a dû transporter jusqu'à la gare de La Rochebeaucourt des tonnes de quartiers de pierre, se fait peu à peu digérer par les ronces. Sic transit gloria mundi ! Plus avant dans ma promenade, je me suis heurté finalement à un de ces enchevêtrements d'arbres couchés, formant depuis la tempête un peu partout dans les bois et forêts du Périgord et d'ailleurs, des barrières naturelles quasi infranchissables mais qui sont, juste revers de la médaille, autant de havres sûrs pour nos frères à quatre pattes toujours traités par certains de « nuisibles », de « sauvagine » et de gibier… Population animale discrète qu'une certaine Roselyne Bachelot, soucieuse de satisfaire les adeptes d'une pratique ultra minoritaire a résolu, prenant son rôle de ministre de l'Environnement au contre-pied de la lettre, d'éliminer ; Comme elle aspire, en outre, à transformer à nouveau les balades du mercredi en parcours à hauts risques …dans la ligne de mire des chasseurs ! A longer, contourner, escalader ces obstacles, j'ai, pour finir, retrouvé le sentier conduisant au « Renfermé » et bientôt son mur d'enceinte m'est apparu. Le « Renfermé », qui a ses amoureux inconditionnels, est une île sur le Causse. Une île défendue par des côtes rocheuses : les quatre faces de sa muraille de pierres sèches et grises, longue de près d'un kilomètre, qu'on imagine avoir été construite par un personnage échappé d'un roman de Claude michelet. Une île d'une superficie de 5 ou 6 hectares, au relief doucement vallonné, au centre de laquelle une maison, qui a cessé d'espérer la venue d'un sauveteur, se laisse aller à la décrépitude. Une île au trésor, parcourue en son milieu par un étroit talweg, récemment encore labouré et de part et d'autre duquel s'étalent des pelouses piquetées d'arbustes spontanés, de quelques fruitiers et pieds de vigne… Dissimulé par des fourrés, un tumulus cylindrique n'est peut-être qu'un modeste four à chaux. Plus étonnantes, cependant, sont deux guérites voisines, en bel appareil régulier, enchâssées –épanouies plutôt- dans la partie septentrionale du mur dont elles soulignent, par effet de contraste, la rusticité. Dans la pays, on dit que le Renfermé « était un rendez-vous de chasse des seigneurs de Mareuil ». Peu importe, en réalité, que l'hypothèse soit la bonne ; même si la présence du surprenant décor rupestre sculpté, sur une paroi du sous-sol de la maisonnette, lui confère une certaine crédibilité ! Pour revoir une nouvelle fois cette œuvre naïve et touchante : cette tête de bouvillon surmontant, sous l'inflexion d'un arc en accolade, ce qui paraît bien être un potager troglodytique, je me suis dirigé vers l'habitation ruinée dont la cour, encaissée de plus de 2 mètres, abrite la cave. Sa porte, comme d'habitude, était entrebâillées, mais les lucarnes étroites et l'unique fenêtre ne dispensaient qu'une faible lumière. Et c'est sans doute pourquoi mon regard se porta d'emblée sur le décor pariétal faiblement éclairé, alors que le reste de la pièce demeurait plongé dans la pénombre. Petit à petit, cependant, mes yeux s'accoutumèrent à cette chiche luminosité et, me retournant, j'aperçus, pelotonné dans un angle, la silhouette improbable d'un renard. L'animal m'observait en silence depuis les premières secondes de mon intrusion dans son refuge. C'était une bête adulte, âgée sans doute, dont l'extrémité de l'oreille droite, bifide, témoignait d'une ancienne blessure, d'un combat dont elle s'était sortie sans plus de dommages apparents… du moins si j'en jugeais d'après l'état de son pelage multicolore -fauve, noir et blanc- uniformément dru. Mon unique préoccupation fut de ne pas l'effaroucher davantage et je m'accroupis, face à elle, lui parlant doucement. Je prolongeais plus d'une minute notre tête-à-tête, puis me relevais et reculais lentement vers la porte. C'est alors que le renard, pris de peur, se redressa à son tour et se mit à courir, puis bondir, vers le fond opposé de la cave, tentant même d'atteindre le plafond à la recherche d'une issue introuvable. Je hâtais ma sortie, mais, comme je m'éloignais de la maison il fit entendre, à plusieurs reprises, des plaintes sourdes et poignantes. Je n'en doutais plus : l'animal était malade, mourant peut-être. D'ailleurs, à elle seule, sa présence dans ce lieu inhabituel, attestait une altération du comportement suffisamment explicite. Mais j'espérais, cependant, qu'il en aille tout autrement… et que, lorsque, dans un petit quart d'heure je reviendrais, le renard serait parti. Ce ne fut pas le cas. Le pire se moque des prières ! Je le retrouvais allongé sur le flanc, non loin de la porte. Il n'était plus qu'un corps plongé dans la douleur de l'agonie et agité de spasmes violents qui lui faisaient griffer, en mouvements mécaniques, de ses longues pattes le sol rocheux. De sa gueule entrouverte s'échappait une langue gonflée, souillée de poussière. Ses mâchoires, parfois, s'entrechoquaient et je remarquais qu'une de ses canines était cassée… des déjections liquides, brunâtres, souillaient son arrière train… Le renard allait mourir…empoisonné certainement. Je me suis couché près de lui, mes yeux plongés dans les siens, où se lisaient souffrance et incompréhension. J'ai eu envie de le prendre contre moi… d'effleurer de mes joues et de mes lèvres son pelage. J'ai repensé à Renard , celui que nous avions arraché, pas plus gros qu'un chaton, aveugle encore, à une mort certaine sous les canines d'un fox-terrier, que nous avions élevé et aimé, que j'avais nourri au biberon, de poupée tout d'abord, entre deux clients, dans mon studio de photographe de la rue Gambetta à Excideuil, où, quelques uns se rappellent toujours ses vagabondages d'adulte juvénile et ses visites nocturnes , hardies, dans des immeubles propices aux glanes alimentaires…
Celui-ci allait partir sous la torture, emportant, dans quelques instants, avec lui , une infime mais infinie parcelle de la beauté du monde. Dehors le soleil serait déjà moins chaud ! Ch.C. Le Périgourdin Avril 2003
Article ajouté le 2005-10-13 , consulté 244 fois CommentairesLiensVoir les articles de la catégorie " ARGENTINE "Retour aux articles |
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