Quand le tabac... s'appelait Herbe Angoumoisine
Quand le Tabac s'appelait L'herbe Angoumoisine
Ce 16 novembre 1555 une flottille commandée par Nicolas Durand de Villegaignon, seigneur de Torcy et vice-amiral de Bretagne vient s'ancrer dans la baie de Rio. A bord des vaisseaux qui la composent, pas moins de 600 colons déterminés à tenter l'aventure d'une implantation (1) sur ces rivages accueillants du Nouveau Monde, dussent-ils les disputer aux Portugais présents sur place depuis un demi-siècle. Parmi eux, se trouve un moine cordelier originaire d'Angoulême, André Thevet. L'homme, âgé à cette époque de 51 ans, selon les uns, de 39 ans selon les autres, affiche ostensiblement sa qualité de Cosmographe du Roi. La charge, qui requiert des talents de mathématicien, de géographe et de cartographe, est plus honorifique qu'administrative mais elle a conduit le savant à publier l'année précédente un premier ouvrage remarqué, La cosmographie du Levant. Son séjour brésilien, et on peut le regretter eut égard à l'intérêt de ses écrits, sera bref ; à peine un trimestre gâché par une santé déficiente. Malgré tout, dans ce court laps de temps, André Thevet multiplie les explorations dans cette bande de territoire exotique et effectue toute une série d'observations et d'études posant un regard humaniste et plein de curiosité sur les populations autochtones. C'est à la faveur de ses rencontres avec les indiens Tupinamba qu'il découvrit le Pétun, une herbe fumée par les indigènes et que le cordelier juge enivrante…prise en quantité excessive. Revenu en France, et avant même de se lancer dans la rédaction de son œuvre phare Les singularités de la France antarctique (2) qui paraîtra en 1557 et dans laquelle il relate son séjour sur les côtes tropicales de l'Atlantique, il s'emploie à faire pousser et à acclimater ce Pétun dont il a ramené des graines et qu'il a rebaptisé Herbe Angoumoisine. La plante, que d'autres populations appelaient Tabaco croît sans trop de problèmes dans son jardin d'Angoulême tout comme sous les cieux Parisiens ou sur les terres de l'abbaye de Clairac, en Guyenne, autres lieux où l'expérimentation est tentée avec le succès que l'on connaît. On lui prête alors, surtout, des vertus thérapeutiques…et ce sera pour soulager les migraines obsédantes de François II, qu'un certain Jean Nicot de Villemain, ambassadeur de France au Portugal fera, en 1560, présent à Catherine de Médicis, de poudre de tabac réputée souveraine contre les maux dont souffrait son fils. Il tenait lui-même la plante d'un gentilhomme hollandais qui l'avait ramenée de Floride. L'engouement pour cette panacée sera tel que, dès 1584, le dictionnaire d'Etienne et Thierry décrira, sous le nom de Nicotiana, le tabac, comme une herbe de merveilleuse vertu contre toutes les plaies, les ulcères, noli me tangere (ne me touche pas : sorte de dermatose purigineuse), dartres et autres telles choses… Privé de l'antériorité de son importation, Thevet ne décoléra pas, lui qui avait rêvé de lui attribuer son patronyme sous la désignation de Theviana. Je puis me vanter d'avoir été le premier en France qui a apporté la graine de cette plante et pareillement semée et nommé la dite plante Herbe Angoumoisine. La force de l'usage ne permettra pas de lui rendre justice et le seul Jean Nicot, dans l'hexagone, comparaîtra un jour, à titre posthume et rétroactif devant le grand tribunal pénal ayant à juger les criminels contre la santé publique ! Bien mal acquis ne profite jamais. Thevet, s'il souffrit de cette usurpation n'en poursuivit pas moins son œuvre scientifique, livrant en 1575 puis 1584 deux autres ouvrages importants La cosmographie universelle et Les vrais portraits et vie des hommes illustres. Il devait également se voir confier le soin de créer le premier cabinet des curiosités, embryon du futur muséum d'histoire naturelle. Selon son biographe et analyste F. Lestringant, ses dernières années parisiennes furent difficiles ; il devait disparaître en 1592. Christian-Alain Carcauzon Notes (1) Les Portugais mettront un terme à cette colonisation en 1560 (2) L'ouvrage considéré comme le livre fondateur de la littérature ethnographique a été réédité en partie avec introduction et notes par F.Lestringant aux éditions La Découverte/Maspero en 1983.
Article ajouté le 2005-10-19 , consulté 229 fois CommentairesLiensVoir les articles de la catégorie " LITTERATURE "Retour aux articles |
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