Argentine : les atours d'une belle endormie

 

ARGENTINE EN PERIGORD : LES  ATOURS D'UNE BELLE ENDORMIE

 

             Texte & Photos Cristian Carcauzon 

 

 

Situé  à l'extrémité sud-ouest du Parc Naturel Régional Périgord-Limousin le plateau d'Argentine est un site d'intérêt  majeur  que les pouvoirs publics et les scientifiques s'attachent à préserver et à mettre en valeur. Le retour des beaux jours incite à découvrir ses vastes espaces et son riche patrimoine

 

.Le train vient de franchir le pont sous lequel file une route blanche…lancée à toute vapeur,  la locomotive tracte six wagons de voyageurs et de marchandises ; Dans sa course elle longe une lourde croupe rocheuse dénudée dont le sommet  est occupé par un hameau – on hésite à parler ici de village – regroupant autour d'une église cinq maisons et granges aux toits de tuiles. Sur le document fané, une carte postale éditée à la fin du XIX° siècle, on distingue en outre la masse cylindrique d'un pigeonnier  déjà décoiffé : la fuye des seigneurs du lieu dont le château  distant de quelques dizaines de mètres se réduit à trois pans de murs  émergeant à grand-peine d'un îlot de végétation. 

 

 

Argentine , au début de la 3ème république, attirait déjà l'œil et l'objectif du photographe ! A cette époque  et depuis près de 75 ans, le hameau, avait cessé d'être un chef-lieu de commune pour être rattaché  au bourg voisin et rival :  La Rochebeaucourt.  Pas de mise en sommeil démographique et économique pour autant ; bien au contraire et de cela l'image ne rend pas compte . A Argentine, dont le sous-sol calcaire fait depuis longtemps l'objet d'une exploitation intensive, des files de carriers et de champignonnistes  empruntent  quotidiennement pour se rendre sur leur lieu de travail respectif  des sentiers séculaires  qu'ils font résonner du martèlement de leurs sabots. Des charrois de pierres de taille ou de cageots d'agarics cultivés descendent vers  la gare de La Roche d'où ces productions et  ressources locales  seront expédiées vers Angoulême et d'autres capitales régionales. Sur le plateau proprement dit ,  privé de bonnes terres labourables, les jardins  soigneusement amendés  sont nombreux et,  le soir, dans  ces parcelles entourées de murailles, on s'échine à biner, sarcler, bêcher,  arroser  jusqu'au moment de la récolte… Retour de l'école du village,  les enfants s'égayent en riant vers leur demeure,  tout essoufflés d'une longue marche et d'une rude ascension,  tandis  qu'à la fin de leur journée de labeur les hommes s'attardent dans  le débit de boissons du hameau  qui jouxte le cimetière. Bref,  on vit,  on s'affaire et on s'accorde quelques menus plaisirs !

Aujourd'hui les trains ne passent plus ;  la ligne  inaugurée en 1883 et initialement concédée à la compagnie  du  P.O.  a été désaffectée en 1951.  On n'extrait plus la pierre sous la colline et les derniers champignonnistes victimes de la  concurrence ont cessé toute activité en 1985…

 L'Agriculture n'est pas mieux lotie en ce début de XXI° siècle puisqu'on ne compte ici qu'un seul éleveur de palmipèdes… Autour de l'église ne résident plus en permanence que 5 personnes ! L'espoir d'un sursaut économique généré par le tourisme a suscité des initiatives qui trouvent leurs limites dans la difficile conciliation entre fréquentation de masse du site et  préservation  nécessaire d'un espace naturel remarquable intégré dans le parc Périgord-Limousin.

 

 

Du Lagon à la Steppe

 

A 10 kilomètres de Mareuil sur Belle,  entre le vallon de la fontaine de Boudoire  qu'emprunte la D.12 conduisant à La Rochebeaucourt ,  les  berges de la Nizonne,  rivière séparant Dordogne et Charente,  et le talweg  sinueux qui serpente au pied des hameaux des Martres et de Baix, le plateau d'Argentine s'étend du Sud-Est au Nord-Ouest sur plus de 130 hectares : 130 hectares d'une passionnante diversité biologique qui a  su , en dépit de l'aridité de ses terrains rocailleux,  imposer sa marque à un causse  aux  paysages âpres  mais sans cesse renouvelés au fil des saisons. Là , il y a bien longtemps, 90 millions d'années assurent les géologues, s'étendait un lagon . Le mot ,évocateur d'eaux turquoises ,  chaudes et peu profondes… d'une aire marine protégée des courants de haute mer par une longue barrière corallienne , fait rêver.  Sauf qu'au Crétacé, la baignade aurait pu s'avérer aventureuse au milieu d'indigènes  de stature souvent imposante… les dinosaures ! Ce sont pourtant des animaux de taille beaucoup plus modestes qui ont  contribué à  l'édification du plateau : les amateurs de fossiles connaissent bien certains d'entre eux .Les Rudistes, mollusques bivalves qui,  par regroupement  en colonies très importantes,  réalisent des constructions comparables à celles mises en place par les coraux.

 

 

 Bien plus tard, la mer  s'étant retirée, ces zones littorales et de hauts-fonds exondés sont livrées , sous le climat tropical du Cénozoïque tertiaire, à une érosion intense tandis que  des mouvements tectoniques  donnent naissance aux anticlinaux de Mareuil et de La Tour Banche qui  vont déterminer le tracé actuel des cours d'eau ( Belle , Nizonne, …) et  redessiner les grands traits de la géomorphologie régionale. Mais le tableau n'est pas achevée . Durant tout le Pléistocène,  période marquée par l'installation cyclique d'épisodes glaciaires entrecoupés de phases de réchauffement relatif,  se creusent abris sous roche et s'accumulent dépôts de pentes - blocs et cailloux gélifractés enrobés de limons et sables calcaires - . Cette nouvelle donne climatique, ce nouvel environnement, conditionne  la mise en place d'une végétation toute différente et l'apparition d'espèces animales  inféodées au milieu steppique et à la toundra : mammouths, rennes, bœufs musqués, chevaux ou bisons …Les chasseurs du Paléolithique Supérieur ont  gravé leur image sur les parois des cavernes proches comme à Fronsac (Vieux Mareuil) La Font-Bargeix (Champeaux et la Chapelle Pommier)  La Croix (Condat sur Trincou ) et surtout Jovelle à La Tour Blanche. Entre Sainte Croix de Mareuil  et Argentine on a même trouvé en 1990 le squelette en très bon état de conservation  d'un bison des steppes  qui,  tombé accidentellement  dans un petit aven,  n'avait pu se dégager de ce piège naturel . L'animal qui parcourait il y a plus de 10 .000 ans   l'extrémité orientale du plateau mesurait 2,20 m au garrot . Avec le réchauffement  post glaciaire de l'Holocène un climat doux et humide s'installe ; la forêt gagne peu à peu sur la steppe et dans les vallées,  l'écoulement  ralenti des eaux fluviales favorise le développement  des sphaignes et mousses dont les restes peu décomposés formeront des tourbières  localement importantes comme, un peu plus en aval,  à Vendoire.  Quelques retouches contemporaines  découlant de l'activité humaine - agriculture , pastoralisme , déforestation  liée aux besoins de combustibles…- concluent la transformation paysagère du plateau  d'Argentine

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 Tulipa sylvestris et lézard ocellé

 

Les naturalistes qui fréquentent et étudient le site  ont mis en relief l 'extraordinaire  diversité de ses peuplements botaniques et faunistiques  établis, en fonction de la topographie, de l'épaisseur du sol et de l'exposition. Qu'on n'imagine pas en effet le plateau d'Argentine comme un causse uniforme  sur toute sa superficie .Des zones de pentes et d'abrupts surmontées d'affleurements calcaires parfois lapaziés ou présentant des chapelets de dolines circulaires et ovalaires précédent  des secteurs boisés  ou en cours de reboisement entrecoupés de landes et de pelouses calcicoles  ouvertes. Pas étonnant donc  que des plantes herbacées et espèces arbustives adaptées aux sols secs et caillouteux – les « xérophiles » n'occupent pas les mêmes espaces  de cette véritable mosaïque que leurs « homologues » mésophiles  c'est à dire plus exigeantes en eau et affectionnant les sols plus profonds et de moindre déclivité. Le botaniste s'enchantera de la présence de la très rare « tulipa sylvestris », plante grêle à fleurs jaunes et odorantes, de « biscutella guillonii, » de « carduncellus mitissimus » . Le simple promeneur sera , quant à lui, étonné par l'abondance des lichens , séduit par les couleurs  et les formes des corolles de l'hélianthème, de la phalangère à fleurs de lis, des campanules et surtout  par  l'extravagante créativité des  Orchidées dans la conception de leurs épis floraux.  .Il faut dire qu 'avec  l'orchis bouc,  l'ophrys abeille ou araignée,  l'orchis  brûlé, mâle ou bouffon … l'originalité et l'audace sont de mise !  la première se reconnaît sans peine, pas besoin de recourir aux services des « flores » de Bonnier et de Fournier ;  il suffit  de humer l'épis de cette belle et vigoureuse plante qui exceptionnellement peut atteindre jusqu'à un mètre de haut ! On aura tout de  suite compris !  l'Ophrys  abeille et l'ophrys araignée,  sont tout aussi faciles à identifier ; leur labelle, la plus remarquable de leurs six pièces florales - qui comptent aussi trois sépales et deux pétales -  revêt, pour mieux nous fasciner,  l'habit de  ces 2 insectes…Quant aux suivantes , qui ne sont que quelques unes des 25 espèces recensées sur le plateau ,  leur reconnaissance,  même si elle n'est pas toujours assurée,  donne de toute façon l'occasion d'apprécier la senteur mellifère et d'admirer le labelle blanchâtre  ponctué de rouge foncé de  l'une, et toutes les nuances  du blanc au violet soutenu qu'arborent les fleurs des deux autres…

Avant-garde  d'une reconquête progressive du plateau par les arbustes et les arbres, brandes  et genévriers s'insinuent dans les pelouses calcicoles . Plus aucun mouton plus aucune chèvre ne s'oppose à cette invasion pacifique et sournoise ,  à laquelle se mêlent le houx, le buis les pruniers sauvages ou les cornouillers sanguins suivis des chênes pubescents et des pins sylvestres. Un retour au pastoralisme  ou le recours à  des défrichements réguliers pourraient seuls freiner ce processus mais ces solutions de bon sens ont un coût… qui  fait différer leur application .

Si les espaces ouverts régressent,  les peuplements animaux qui leur sont spécifiques  seront réduits automatiquement. Une évolution que ne verra sans doute pas d'un bon œil le lézard ocellé  ce magnifique reptile de 60 à 65 cm de long qui affectionne  sols rocheux et plein soleil  et dont le plateau constitue la limite nord de l' aire de répartition . Le criquet des friches , de barbarie ou du brachypode partageront sans doute ses craintes comme sans doute toute l'entomofaune liée aux milieux secs et rocailleux . Renards , blaireaux, putois, genettes écureuils roux ou lièvres n'ont guère,  pour ce qui les concerne,  qu'un seul souci… mais de taille : l'homme !  Les chauves-souris, murins, oreillards, vespertilions et rhinolophes trouvent refuge  et  hibernent dans les carrières souterraines étendues dont les embouchures perforent les deux faces nord et sud de la pointe du plateau .  Ces attachants petits mammifères sont en grand danger  et il convient de respecter de manière impérative leur sommeil hivernal .Pour ce faire le mieux est d'éviter de fréquenter leurs abris durant cette période. Quant aux rapaces , buse variable et busard saint martin , milan noir ou faucon crécerelle, ils ne doivent leur survie qu'à un classement « espèces protégées »  qui les préserve le plus souvent … mais pas absolument … des coups de fusil ! Ce sont pourtant de magnifiques oiseaux dont le vol, plané ou battu , placide, stratégique ou offensif captive le regard. Comme charme les oreilles le chant  de l'alouette lulu, de la grive musicienne, de la linotte mélodieuse ou du pouillot véloce.

 

 

 

 

Un village discret au patrimoine architectural remarquable

 

« A part la citation de son nom, de ci de là Argentine ne nous a rien laissé : ni parchemin , ni ouvrage, ni document  qui puisse nous aider à faire revivre son passé » déplore l'historien  Henri  Mazeau qui a consacré à sa commune  deux livres  riches d'informations et d'anecdotes sur  La Rochebeaucourt mais pratiquement muets sur le chef lieu de l'ancienne commune  d'Argentine . Effectivement , faute de sources fiables , l'auteur en est le plus souvent réduit aux hypothèses ; s'agissant  du nom du village  même l'étymologie et la toponymie demeurent ambiguës. pour Chantal Tanet et Tristan Hordé argentine dérive de l'occitan argent  issu comme le français  du latin argentum par référence à des mines  d'ou l'on extrayait le plomb argentifère  Albert Dauzat  , en 1947, listait déjà quantité d'Argentan,Argenton,Argenteuil Largentières… évocateurs   non seulement d'activité d'extraction  mais  aussi de lieux de transformation voire de négoce ,d'échange ,de marché. Pour notre Argentine, qui en Dordogne possède un homologue  proche de Saint Front sur Nizonne, l'origine serait plutôt à rechercher  du côté de ces dernières propositions car les terrains sédimentaires calcaires du secondaire ne constituent pas les  gisements ordinaires d' un tel minerai

Les chasseurs paléolithiques ont ils fréquenté le plateau et son promontoire ; rien n'autorise à le dire  mais le contraire serait plutôt surprenant ; des grottes naturelles , dont certaines ont pu disparaître sous les scies des carriers et d'autres être retaillées entièrement comme celles qui composent le site troglodytique de la face nord de la falaise,  étaient là pour abriter leur séjour

Alors que troupeaux de rennes, de bisons ou d'équidés  paissaient  l'herbe du causse et s'abreuvaient aux rives de la Nizonne. Dés 1880 l'archéologue charentais Gustave Chauvet publiait le bilan positif de premières  prospections menées , à 4 ou 5 jets de propulseur de là, à l'ouest et en face du château et du hameau des Fieux  ou l'abri du même nom et la grotte de Gavechou  commençaient à livrer leurs industries lithiques  moustériennes à magdaléniennes. Quelques millénaires plus tard des populations néolithiques puis du bronze et du fer qui affectionnaient les habitats de hauteur se sont elles ,elles aussi, intéressées au site ? impossible de l'affirmer faute de fouilles mais aux environs  haches polies, poteries, ossements humains, dolmens, base de huttes avec foyer central  ont été recueillis étudiés et décrits dans d'anciens bulletins des sociétés d'archéologie locale. Certains ont voulu voir dans des alignements de blocs de calcaire traversant ou longeant un chemin blanc conduisant  à l'est d'argentine vers la fontaine de boudoire la preuve de l'existence d'une voie romaine  traversant le plateau ; hypothèse controversée  ,s' il  semble vraisemblable d'affirmer que ces pierres  servaient à bloquer la surface roulante  d'un ancien axe de circulation  leur attribution  à l'époque gallo-romaine demeure conjecturale. Un peu mieux  assurées  sont les connaissances  pour les périodes suivantes : il faut dire que des témoignages creusés et bâtis  allant du haut moyen âge au XVII° siècle  pallient utilement l'absence ou la rareté des textes.

 

SILOS ET SARCOPHAGES

 

C'est encore Gustave Chauvet  , qui fut, après l'abbé Audierne auteur d'une courte note  publiée en 1851 dans « Le Périgord illustré », le premier descripteur minutieux des grottes des tombeaux et de l'église ainsi qu'on les désignait encore au XIX° siècle . Ces deux cavités qui relèvent d'un creusement initial de type karstique ont fait l'objet , au fil du temps, d'aménagements importants qui firent disparaître quasiment toute trace de leur architecture naturelle primitive . Accessibles depuis le plateau , et s'ouvrant dans la partie supérieure  de l'escarpement qui domine la rive gauche de la Nizonne  les porches de ces excavations  sont desservies par un escalier  rupestre bifide , aux marches traîtresses.  La grotte des tombeaux – le cluzeau  Est  des « subterranéologues » contemporains- est  la plus intéressante des 2 cavités en raison des transformation dont elle a fait l'objet et qui découlent d 'utilisations successives nettement différenciées. Dans un premier temps la grotte , dont la voûte s'appuie sur 4 piliers monolithiques, a été utilisée comme dépendance souterraine d'une ferme établie sur le plateau : la présence de nombreux silos destinés au stockage des céréales l'atteste comme le confirme les traces en creux d'un monte charge qui a permis la manutention de   pièces pondéreuses  Ultérieurement  la cavité fut  convertie en nécropole  pas moins de 16 sépultures (17 et même 18 selon les observateurs) ,  se chevauchant entre elles et recoupant souvent les silos sous jacents, ont été dénombrées sur toute la superficie exploitable du sol rocheux. Chauvet  relate ainsi la fouille qu'il effectue  des silos et des sarcophages. «  Au fond ( des silos) dans la partie inférieure, terre brune avec ossements de mouton brisés,coquilles d'œufs,fragments de poteries faites au tour, quelques uns enduits d'un vernis vert. Dans la partie moyenne, débris de carrière, La partie supérieure est coupée par des sépultures à auge contenant chacune un squelette couché sur le dos  avec clous en fer et poteries diverses. Les squelettes n'avaient pas d'orientation fixe ; la plupart cependant regardaient  au nord-ouest… l'un portait une agrafe en bronze » En 1975 d'ultimes investigations , restées inédites, devaient conduire à la découverte de 2 nouveaux squelettes .  2 individus dont les corps avaient été glissés dans des cercueils en bois. Le premier  d'une taille avoisinant 1,53 m appartenait à une femme âgée  de 18 à 25 ans , le second mesurant seulement 55 cm était celui d'un enfant .  En 1987 la journaliste et historienne Alberte Sadouillet-Perrin  récusant l'hypothèse d'une nécropole juive émise un peu légèrement par un des auteurs de la fouille penchait quant à elle pour  une caverne sépulcrale de lépreux  tirant argument de la relation d'une visite, en 1730, du chevalier Lagrange-Chancel  aux  maladreries  du Périgord et qui le conduisit , entre autres à La Rochebeaucourt  . En réalité si maladrerie il y avait  sous la protection du Comte de Galard  elle ne se situait sans doute pas à Argentine mais dans un des faubourgs  de La Roche : les blanquets ou  l'on  peut toujours visiter  une vaste cavité en partie retaillée. Blanquet  étant alors un synonyme de ladre ou de lépreux. En d'autres régions de Dordogne  l'appellation subsiste comme à Saint Germain des Prés ou existe aussi un « Cluzeau blanquet ».

La grotte de l'église – ou cluzeau Ouest – est beaucoup plus vaste que la précédente Son sol est creusé de  8 fosses ovoïdes ,à usage de silos à grain, auxquelles sont associées deux croix gravées à l'intérieur   d'une espèce d'éventail en négatif pouvant suggérer un van : on serait là en présence d'œuvres à vocation propitiatoire destinées à  faire bénéficier d'une protection divine  les récoltes ensilées. Cette cavité que prolonge un couloir orthogonal dont l'extrémité est percé d'un trou de visée permettant une surveillance de la vallée comporte comme la grotte des tombeaux  toute une série d'aménagements  pariétaux , niches, anneaux, systèmes de fermeture.

Une galerie inférieure  sous jacente à laquelle donne accès une étroite diaclase  a pu servir d'étable ou d'écurie Tout cela encore est lié à une activité essentiellement agricole ; ce que ne dément pas, plus à l'ouest et juste au bord de la falaise, l'existence d'un magnifique pigeonnier rupestre dans les parois duquel plus d'une centaine de boulins ont été creusés. Il est sûrement avec ceux de l'abbaye de Brantôme , du moulin de grenier près de Valeuil  et de Saint Léon sur Vézère l'un des plus beaux équipements de ce type en Périgord.

 

 

CHATEAU ET SANCTUAIRE

« Le château d'Argentine , au bourg du même nom existait encore en 1699 » affirme l'historien  Jean Jézéquel. Ce qu'il en reste aujourd'hui ne laisse pas deviner grand chose sur son aspect à l'époque de louis XIV. Des moignons de murs , un porte plein cintre  deux fenêtres moulurées et chanfreinées… Une niche abritant un évier  Tout est dit !… ou presque Reste encore à mentionner  un puits  , une grange, des amas de pierres enserrés par les ronces et le lierre …Vers le sud un pigeonnier … qu'on appelle ici la Tour . Vers le nord , une fosse rectangulaire , à sa base un orifice, tout juste pénétrable parmi les éboulis, En dessous un couloir qui débouche au milieu de la falaise  et, à l'opposé,  une salle aux ¾ obstruée  avec  dans un angle un puisard ! trop de pièces manquent  pour reconstituer le puzzle .d'Hithier de Villebois au IX° siècle   aux Galard de Béarn  en passant par les seigneurs de Jussac puis de La Roche tous sans doute auront contribué à faire évoluer le repaire et a en rendre le plan aussi clair qu'un palimpseste !

Placée sous le vocable de St Martin l'église d'Argentine , classée monument historique en 1974,  a le charme prégnant de ces petits monuments ruraux  , désertés par les fidèles, méconnus des touristes et qui tentent dans le silence d'oublier  les outrages du temps qui les minent et les rongent.  Et si l'état désastreux  de sa toiture a justifié il y a 2 ans une restauration complète son abside  se fissure chaque jour davantage. C'est  pourtant un bel édifice qui a traversé les siècles et dont l'architecture composite en dépit de la maladresse des ajouts et des modifications qui lui furent imposés sait charmer le visiteur attentif. De l'église romane  originelle du XI° siècle  ne subsistent aujourd'hui que le portail ouest à archivoltes la travée de chœur voûtée en berceau surmontée par le magnifique clocher  carré à baies campanaires plein cintre qui conserve quelques modillons à motifs floraux  ou ornés de grotesques  Du XII° au XIV° reprises et agrandissement se succèdent  L'abside est élargie et reçoit une voûte  en cul de four Extérieurement  des contreforts plats viennent rompre la monotonie du chevet  et encadrent  une corniche s'appuyant sur des modillons  figurés , ou ornés de motifs floraux et géométriques  Puis c'est au tour de la nef  d'être dotée d'ogives et de connaître une extension au nord  elle aussi voûtée d'ogives en pénétration sur deux forts piliers cylindriques   Le XVII°   laisse également son empreinte avec le maître autel a colonnettes cannelées, chapiteaux corinthiens et fronton triangulaire . …Enfin il y a aussi , devant le porche un tilleul  majestueux  au pied duquel  se lève à la saison toute une procession d'orchis bouc  et au sud du sanctuaire un cimetière champêtre entouré de murailles Son entrée principale  a pour gardien obligeant un  buis étoffé qui  dispense son ombre  et ses senteurs amères. Les tombes  en pierre , modestes ou ostentatoires  ne sont pas toutes  anonymes, basculées, abandonnées… beaucoup  connaissent des toussaints fleuries auxquelles le chant des coqs et le caquètement des poules du poulailler voisin servent  d'accompagnement musical.

 

 

 

 

LA MEMOIRE DU PLATEAU

 

 

Silhouette massive, démarche chaloupée, allure bourrue, casquette vissée sur le sommet du crâne, sourcils en broussaille , regard pétillant éclairant un visage mâtiné de Bertrand Blier et de Michel Galabru,, , mégot de gris éternellement éteint au coin des lèvres, Michel Vallade  , 71 printemps, est une véritable réclame pour la gentillesse et la générosité ! C'est également la mémoire vivante du plateau d'Argentine et le conteur sensible d'une saga villageoise  dont il aura vécu toutes les péripéties depuis bientôt trois quart de siècle.

«  Je suis arrivé sur le plateau à l'âge de 3 ans et ne l'ai quitté qu'à peine 24 mois pour mon service militaire et mon temps en Algérie ! « Mon père qui était originaire de Sers en Charente , ou il exerçait déjà la profession de carrier, est venu s'installer ici avec ma mère et mon frère André en 1935.  Il avait loué une petite maison prés de l'église et pris en fermage des carrières  du coteau. Ensuite il a pu acheter 13 hectares de terrains  et travailler comme propriétaire exploitant. Il a employé jusqu'à 8 compagnons ; c'était un travail très dur, très pénible  qu'il payait à la tâche  comme c'était l'usage. Tant pour « chambrer » à la barre à mine   c'est à dire effectuer la découpe de la partie supérieur du bloc qu'il fallait extraire, tant pour «  faire péter le bahut » opération risquée qui consistait, une fois le sciage latéral  terminé, à détacher, par la base, le quartier de pierre, qu'on appelait «  la duelle », tant pour la construction  du talus  sur lequel il devait basculer sans se briser… Mon père fatigué et malade  n'a pas pu poursuivre son activité après 39 .Après la déclaration de guerre , la défaite, l'occupation  a suivi : je me souviens comme si c'était hier  de l'arrivée des Allemands à La Rochebeaucourt . Tout le monde les attendait par la route d'Angoulême ils sont venus par celle de  Ribérac. Ils étaient plusieurs centaines avec à leur tête un commandant . Ils se sont installés au château  qu'un incendie accidentel devait ravager entièrement en février 41. Presque aussitôt ils ont mis en place la ligne de démarcation .Argentine était tout d'abord restée en « zone libre »  mais bien vite elle a été incluse dans la zone occupée, comme la Roche. »

 Un des tout  premiers actes de résistance dans la région a eu pour cadre Argentine :

 «Les allemands étaient venus visiter les « grottes » qui s'ouvrent dans la falaise et comme ils descendaient l'escalier qui y mène ils se sont fait bombarder de pierres par le propriétaire M.Coussy.  Sous la mitraille  d'une riposte musclée,  il est parvenu à   prendre la fuite. Mais le lendemain , alors que ma mère allait livrer du lait   au bourg,  les soldats l'ont prise en otage et incarcérée .Elle est restée emprisonnée une dizaine de jours au château où j'allais lui apporter ses repas. Ensuite M.Coussy a été arrêté, condamné à 6 mois de détention et ma mère libérée. Plus tard, les troupes sont parties et des douaniers leur ont succédé : curieusement ils sont restés sur place bien longtemps après la  suppression de la ligne de démarcation. C'est , au début,  surtout que l'occupation a été difficile à vivre sur le plan matériel ; mais bien vite on a appris à se débrouiller  .Chacun avait ses astuces et ses adresses pour l'huile, ..la farine… les produits de première nécessité . Il fallait s'entraider car il n'y avait jamais eu autant de monde sur le plateau ; toutes les maisons  - même celles qui étaient restées abandonnées pendant des années , accueillaient  des familles entières de réfugiés. Chez nous on en a hébergé plusieurs…auxquels mes parents avaient même laissé leur chambre ! Avec la constitution des premiers noyaux de résistants sont arrivés les premiers parachutages d'armes et de munitions. Ils  s'effectuaient  tout au bout du plateau vers le « renfermé »  (1).La nuit on entendait le bruit des avions et le matin , sur les chemins boueux, ont voyait les traces de roues des voitures qui étaient venues réceptionner les colis  Comme partout des résistants il y en a eu beaucoup  plus a partir de l'été 44… !  Au moment de la débâcle  j'ai assisté à l'exécution des derniers soldats allemands qu'on ait vu dans le coin ; leur véhicule était tombé en panne  un peu avant la route des Fieux  au pied  du promontoire d'Argentine .La plupart étaient allés boire un coup  au petit bistrot  ouvert alors  sur le bord de la route de Ribérac. Quand ils sont revenus les maquisards les attendaient  et les ont tous tué .A quoi tient la vie ! Une pause trop longue au café ! Pour nous les enfants cette période fut sûrement moins traumatisante que pour les adultes . On  aidait nos parents  mais les tâches qu'ils nous imposaient  tournaient souvent au jeu .On conduisait, en petits groupes de copains et copines les vaches et les moutons au prés  jusqu' à l'Echanleuil  un hameau quand même distant de plus de 4 kilomètres et évidemment la surveillance était plutôt relâchée ! Il nous arrivait parfois d'aller jusqu'aux abords de Mareuil … à la recherche de cerisiers à piller.

 A la libération  les réfugiés sont partis, l'activité des carrières n'a plus jamais retrouve le niveau d'avant  guerre et les champignonnières ont vu fondre leurs effectifs. Mon frère a quitté la région ; lui qui travaillait dans une scierie de La Roche s'était fait embaucher par une entreprise qui procédait  au démantèlement  de la ligne ferroviaire Marmande-Angoulême et au sein de laquelle il a gravi des échelons.  Moi j'ai exploité notre propriété familiale .Elevage , une quinzaine de vaches, et culture du tabac. l'absence d'eau courante ne simplifiait pas les choses .A Argentine le raccordement au réseau a été très tardif… peut être un des derniers villages du département a en avoir bénéficié. Mais il  y avait les amis, la chasse la pêche, la « société musicale »  et  mon poste de conseiller municipal … pendant 18 ans ! J'avais acheté une maison au bourg pour y passer ma retraite … finalement je l'ai revendue et je suis resté sur le plateau ! »  Bonne et longue retraite monsieur Vallade.

(1) Nos lecteurs ont pu découvrir  le site étonnant du « Renfermé » dans notre précédente édition

 

 

Pour en savoir plus

Audierne (Abbé)  Le Périgord illustré Dupont Périgueux  1851

Serge Avrilleau – Les cluzeaux de falaise d'Argentine Bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord Tome CXIV 1987  2ème  livraison pp 111-11

Carcauzon Ch  Découvertes souterraines en Périgord  Le Roc de Bourzac 1991

Chauvet Gustave Notes d'archéologie préhistorique(canton de Mareuil/Belle)Sté Archéologique et historique de la Charente  1881

Dauzat Albert  Les noms de lieux origine et évolution Delagrave  1947

Delluc B et G Cluzeaux du Périgord avec une approche bibliographique suivi de Graphismes rupestres non paléolithiques du Périgord in Cluzeaux et souterrains du Périgord Archéologie 24 St Astier 1975

Dujarric-Descombes A  Extrait du 2ème volume des Voyages du chevalier de Lagrange-Chancel BSHAP1916 p 287

Fabre Patrick  Elaboration du plan de gestion scientifique du plateau d'Argentine Parc naturel régional Périgord-Limousin 2001

Jézéquel jean  Du château d'Angoumois à la faillite Parisienne Six siècles autour de La Rochebeaucourt  Le croît vif 1996

Mazeau henri La Rochebeaucourt et Argentine  Mazeau 1995

Tanet Chantal et Hordé tristan Dictionnaire des noms de lieux du Périgord Fanlac  2000

Sadouillet-Perrin A  Une curieuse nécropole  BSHAP Tome CXIV  1987 PP 17-21

Sadouillet-Perrin A Les églises de La Rochebeaucourt  BSHAP Tome CXIII  1986 PP  205- 208

Tournepiche J.F Géologie de la Charente  Germa  1998

 

 

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Le plateau d'Argentine recèle de nombreux trésors cachés . Conçu et réalisé par les  techniciens  du centre nature «  La loutre » un parcours balisé par des bornes et panneaux à l'effigie de l 'alouette permet de les découvrir .Il s'étire sur environ 5 km. En 2h 30 d'une balade accessible à tous  il vous sera possible, à partir d'un parking aménagé sur le site, d'évoluer au milieu des fleurs, des animaux, de flâner dans des sentiers qui vous conduiront jusqu'aux grottes, château, église, carrières et champignonnières du village perché. les chaussures de marche ou de sport sont recommandées ainsi qu'une gourde remplie d'eau en été. Vous aurez à cœur de respecter la faune et la flore et d'emporter vos déchets.

Avant tout déplacement vous pouvez utilement contacter : La mairie de La Rochebeaucourt – 05.53.6O.92.53 - , Le PNR Périgord-Limousin – 05.53.60.34.65 – ainsi que le syndicat d'initiative de Mareuil – 05.53.60.99.85- ou consulter le site internet du PNR : www.parcs-naturels-regionaux.tm.fr/lesparcs/pelia.html



Article ajouté le 2005-08-28 , consulté 900 fois

Commentaires


Jean BERTY site : http://jambertie.blog4ever.com | le 14/08/2007 à 16:42:22
Texte remarquable. Que n'est-il imprimé dans une édition multi-populaire propre à l'enseignement des futurs responsables ou usagers de ces merveilles mareuillaises que l'auteur s'échine à vouloir leur transmettre le plus intactes possible. Est-ce vraiment si utopique ?

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