Préhistoire de la pêche
Quand Cro-Magnon taquinait le saumon
« Imaginons, au temps de Lascaux, la joie et le plaisir de pêcher dans les rivières et les torrents glaciaires bourrés de poissons ! La remontée des saumons au printemps vers les sources dans les eaux basses, se frayant un chemin entre les galets. Quelle fête pour les jeunes chasseurs magdaléniens. »
Mario Ruspoli

Chasseurs et cueilleurs, nos ancêtres Homo erectus et Homo sapiens néandertalensis ne dédaignaient sans doute pas les ressources halieutiques. De leur activité de pêcheurs l'archéologie ne témoigne cependant que de manière lacunaire. Quasiment muette s'agissant de la pêche côtière – la transgression marine survenue à la fin du paléolithique supérieur ayant submergé de plus d'une centaine de mètres parfois les habitats établis à proximité des rivages anciens – elle ne nous renseigne guère davantage sur l'importance de cette activité déployée dans les eaux douces des lacs, fleuves et ruisseaux continentaux : la fragilité des ossements de poissons a voué ces minces vestiges à une disparition quasi-totale.
Il est sûr, malgré tout, que les prédécesseurs de Cro-Magnon ont su profiter de glanes fortuites - ramassage dans des laisses d'eau - et se sont essayés à la technique des prélèvements manuels au bâton ou à la pierre. Quelques sites espagnols et français attestent effectivement la présence au sein de foyers moustériens d'ossements de salmonidés et d'anguilles « en quantité étudiable » comme le précise Jean-Jacques Cleyet-Merle, le conservateur du Musée National de Préhistoire des Eyzies. D'autres indices – traces d'abrasion et de friction des dents reconnues chez un néandertaliens de catalogne vieux de 45000 ans – donnent à penser à Brigitte et Gilles Delluc que le recours à ce complément alimentaire était loin d'avoir alors, un caractère exceptionnel. « Cette usure sévère avec micro-polissage est observée dans les groupes qui consomment du poisson, très habituellement séché, salé et parfois fumé, c'est à dire très résistant et chargé en particules abrasives… »
Mais l'entrée définitive du poisson dans les menus des « chasseurs de rennes » ne s'effectue qu'au paléolithique supérieur. Les Magdaléniens vont lui accorder une place de choix sélectionnant dans un cortège faunistique dulcicole proche de l'actuel des espèces qui ont gardé la faveur de nos tables : brochets, saumons, truites, ombres, ombles chevaliers, perches, chevesnes, barbeaux ou gardons… Leur attirail de pêche, ainsi que le reste de leur outillage, s'est considérablement développé et diversifié. Si l'usage du petit hameçon droit bi-pointe en os est plausible, celui de véritables foënes bifides est pratiquement vérifié. La question de la destination du harpon à simple ou double rangée de barbelures reste controversée ; l'objet, associé fréquemment dans les gisements à des restes de cervidés, pourrait être surtout une arme cynégétique mais on peut récuser son emploi pour la capture du saumon ou du brochet. Au reste, exposent avec pertinence B. et G. Delluc, il est « proche des harpons mâles (dont le talon s'emboîte dans une cavité de la hampe à laquelle il est relié par une ligne de cuir ou de corde) qu'utilisent les peuples du grand Nord contre les animaux aquatiques et sont considérés comme de véritables armes de pêche. ». Quoi qu'il en soit, l'abondance de l'ichtyofaune autorisait, sans état d'âme, le recours à des méthodes plus directes et radicales relevant de modes de prélèvement passifs ; filets, nasses, barrages, assèchement, empoisonnement…Le comparatisme ethnographique valide la probabilité de ces modes de prédation tout comme les rendent vraisemblables l'évolution technologique des contemporains et immédiats successeurs des peintres de Lascaux qui étaient en mesure de maîtriser le tissage et la vannerie ; la cordelle végétale tressée exhumée dans la caverne Montignacoise par André Glory en 1953 le prouve éloquemment. Mario Ruspoli expose sans ambages, dans Lascaux publié chez Bordas en 1986, ses convictions à cet égard « il nous est impossible de penser que les Magdaléniens qui savaient fournir à leur sagaie de longues hampes, n'étaient pas assez instruits pour se procurer des cannes ou monter des lignes, fabriquer des hameçons de diverses matières, y piquer toute sorte d'appâts, insectes, crustacés, vers, mouches, alevins ou des leurres les imitant. Les fils en tendons de rennes, aussi résistants que le nylon, utilisés pour la couture autorisent toutes les hypothèses concernant les lignes, nasses et filets. »
A la fin du paléolithique supérieur, et au début de l'épipaléolithique, ces innovations ne figurent plus au rang des spéculations scientifiques. Une nouvelle donne climatique va servir d'aiguillon à l'économie de subsistance ; les rennes, perturbés par un réchauffement graduel, commencent de refluer vers le nord et les chasseurs-cueilleurs nomades les remplaceront, comme base de leur alimentation et plus largement comme socle de leur culture matérielle, par les cerfs, les lapins et les poissons. Le site du Pont d'Ambon à Bourdeilles révèle l'importance croissante de la pêche dans la communauté Azilienne contrainte d'augmenter le volume de ses prises halieutiques ; c'est d'ailleurs vers cette époque que les premiers crochets courbes en os ou bois de cervidés sans barbillon sont fabriqués sur le modèle du grand hameçon découvert dans la grotte du bois Ragot dans la Vienne.

Depuis les travaux de Max Raphaël, d'Annette Laming-Emperaire et d'André Leroi-Gourhan, on ne peut plus ignorer que les espèces animales représentées sur les parois des cavernes et des abris sont rarement celles qui furent majoritairement consommées par les populations paléolithiques. S'agissant de l'ichtyofaune, cette constatation est une nouvelle fois vérifiée ; on peut en effet compter sur les doigts d'une main les figurations de poissons peintes, gravées ou sculptées exécutées par les artistes de la préhistoire. La plus célèbre d'entre elles est celle de l'Abri du Poisson découverte en 1912 aux Eyzies et classée Monument Historique le 29 mars 1913. Il s'agit d'un salmonidé long de plus d'un mètre, sculpté en champlevé à 4 mètres du surplomb extérieur, à 2 mètres du fond de la cavité et au plafond de celle-ci. Ce bas-relief exceptionnel « acquis en secret par le musée anthropologique de Berlin, par l'intermédiaire d'Otto Hauser, était en cours de dépose quand, le 11 décembre 1912, D.Peyrony intervint et fit poser les scellés par décision ministérielle. » rappelle le préhistorien Alain Roussot.
Rareté des œuvres rupestres mais abondance de gravures et sculptures mobilières sur os, bois de cervidés ou plaquettes rocheuses : elles traduisent, mais çà n'est pas une surprise, l'immense culture naturaliste de nos ancêtres de la pierre taillée. Elles « sont parfois très fidèles sur le plan anatomique…On peut déduire que les modèles des artistes avaient été préalablement pêchés (car) on ne peut les observer sans cela dans la nature. » reprennent B. et G. Delluc qui s'étonnent cependant de la rareté – voire l'inexistence – des scènes de pêche dans l'art mobilier paléolithique. « Sur un fragment d'os plat de Laugerie-Basse, un humain paraît étendre un membre supérieur et une main démesurés vers un salmonidé ; un poisson de Fontarnaud semble, lui, s'approcher d'un trait à double barbelures. » Si la plupart des espèces représentées et clairement identifiées se réduit à la trilogie saumon, truite, brochet c'est, estiment-ils, que « Cette hiérarchie témoigne d'une stratégie (de prédation) privilégiant les (poissons) les plus riches en graisse et les plus pauvres en eau. »
S'ils n'avaient redouté de froisser les diététiciens, ils auraient pu ajouter, sans trop de craintes de se faire démentir, que les chasseurs-pêcheurs-cueilleurs du paléolithiques supérieur étaient aussi, depuis longtemps déjà, passés maîtres dans l'art de la gastronomie… et que les sélections opérées témoignaient sans doute de leurs préférences gustatives !
Christian-Alain Carcauzon
Article ajouté le 2005-09-01 , consulté 358 foisCommentaires
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