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LA MEMOIRE DU PLATEAU

LA MEMOIRE DU PLATEAU

 

 

Silhouette massive, démarche chaloupée, allure bourrue, casquette vissée sur le sommet du crâne, sourcils en broussaille , regard pétillant éclairant un visage mâtiné de Bernard
 Blier et de Michel Galabru, mégot de gris éternellement éteint au coin des lèvres, Michel Vallade  , 71 printemps, est une véritable réclame pour la gentillesse et la générosité ! C'est également la mémoire vivante du plateau d'Argentine et le conteur sensible d'une saga villageoise  dont il aura vécu toutes les péripéties depuis bientôt trois quart de siècle.

 

Michel Vallade croqué par son neveu Aurélien

 

«  Je suis arrivé sur le plateau à l'âge de 3 ans et ne l'ai quitté qu'à peine 24 mois pour mon service militaire et mon temps en Algérie ! « Mon père qui était originaire de Sers en Charente , ou il exerçait déjà la profession de carrier, est venu s'installer ici avec ma mère et mon frère André en 1935. 

Il avait loué une petite maison prés de l'église et pris en fermage des carrières  du coteau. Ensuite il a pu acheter 13 hectares de terrains  et travailler comme propriétaire exploitant. Il a employé jusqu'à 8 compagnons ; c'était un travail très dur, très pénible  qu'il payait à la tâche  comme c'était l'usage. Tant pour « chambrer » à la barre à mine   c'est à dire effectuer la découpe de la partie supérieur du bloc qu'il fallait extraire, tant pour «  faire péter le bahut » opération risquée qui consistait, une fois le sciage latéral  terminé, à détacher, par la base, le quartier de pierre, qu'on appelait «  la duelle », tant pour la construction  du talus  sur lequel il devait basculer sans se briser… Mon père fatigué et malade  n'a pas pu poursuivre son activité après 39 .

Après la déclaration de guerre , la défaite, l'occupation  a suivi : je me souviens comme si c'était hier  de l'arrivée des Allemands à La Rochebeaucourt . Tout le monde les attendait par la route d'Angoulême ils sont venus par celle de  Ribérac. Ils étaient plusieurs centaines avec à leur tête un commandant . Ils se sont installés au château  qu'un incendie accidentel devait ravager entièrement en février 41. Presque aussitôt ils ont mis en place la ligne de démarcation .Argentine était tout d'abord restée en « zone libre »  mais bien vite elle a été incluse dans la zone occupée, comme la Roche. »

            Un des tout  premiers actes de résistance dans la région a eu pour cadre Argentine :

 «Les allemands étaient venus visiter les « grottes » qui s'ouvrent dans la falaise et comme ils descendaient l'escalier qui y mène ils se sont fait bombarder de pierres par le propriétaire M.Coussy.  Sous la mitraille  d'une riposte musclée,  il est parvenu à   prendre la fuite. Mais le lendemain , alors que ma mère allait livrer du lait   au bourg,  les soldats l'ont prise en otage et incarcérée .Elle est restée emprisonnée une dizaine de jours au château où j'allais lui apporter ses repas. Ensuite M.Coussy a été arrêté, condamné à 6 mois de détention et ma mère libérée. Plus tard, les troupes sont parties et des douaniers leur ont succédé : curieusement ils sont restés sur place bien longtemps après la  suppression de la ligne de démarcation.

C'est , au début,  surtout que l'occupation a été difficile à vivre sur le plan matériel ; mais bien vite on a appris à se débrouiller  .Chacun avait ses astuces et ses adresses pour l'huile, ..la farine… les produits de première nécessité . Il fallait s'entraider car il n'y avait jamais eu autant de monde sur le plateau ; toutes les maisons  - même celles qui étaient restées abandonnées pendant des années , accueillaient  des familles entières de réfugiés. Chez nous on en a hébergé plusieurs…auxquels mes parents avaient même laissé leur chambre ! Avec la constitution des premiers noyaux de résistants sont arrivés les premiers parachutages d'armes et de munitions. Ils  s'effectuaient  tout au bout du plateau vers le « renfermé »  (1).La nuit on entendait le bruit des avions et le matin , sur les chemins boueux, ont voyait les traces de roues des voitures qui étaient venues réceptionner les colis  Comme partout des résistants il y en a eu beaucoup  plus a partir de l'été 44… ! 

Au moment de la débâcle  j'ai assisté à l'exécution des derniers soldats allemands qu'on ait vu dans le coin ; leur véhicule était tombé en panne  un peu avant la route des Fieux  au pied  du promontoire d'Argentine .La plupart étaient allés boire un coup  au petit bistrot  ouvert alors  sur le bord de la route de Ribérac. Quand ils sont revenus les maquisards les attendaient  et les ont tous tué .A quoi tient la vie ! Une pause trop longue au café !

Pour nous les enfants cette période fut sûrement moins traumatisante que pour les adultes . On  aidait nos parents  mais les tâches qu'ils nous imposaient  tournaient souvent au jeu .On conduisait, en petits groupes de copains et copines les vaches et les moutons au prés  jusqu' à l'Echanleuil  un hameau quand même distant de plus de 4 kilomètres et évidemment la surveillance était plutôt relâchée ! Il nous arrivait parfois d'aller jusqu'aux abords de Mareuil … à la recherche de cerisiers à piller.

 A la libération  les réfugiés sont partis, l'activité des carrières n'a plus jamais retrouvé le niveau d'avant  guerre et les champignonnières ont vu fondre leurs effectifs. Mon frère a quitté la région ; lui qui travaillait dans une scierie de La Roche s'était fait embaucher par une entreprise qui procédait  au démantèlement  de la ligne ferroviaire Marmande-Angoulême et au sein de laquelle il a gravi des échelons.  Moi j'ai exploité notre propriété familiale .Elevage , une quinzaine de vaches, et culture du tabac. l'absence d'eau courante ne simplifiait pas les choses .A Argentine le raccordement au réseau a été très tardif… peut être un des derniers villages du département a en avoir bénéficié. Mais il  y avait les amis, la chasse la pêche, la « société musicale »  et  mon poste de conseiller municipal … pendant 18 ans ! J'avais acheté une maison au bourg pour y passer ma retraite … finalement je l'ai revendue et je suis resté sur le plateau ! » 

 

(1)   Lire : Le Renfermé : Sur le plateau d'Argentine un site exceptionnel promis à la destruction

 

Ch.C Avril 2003

 

 

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CB à l'ordre de Ch.Carcauzon a adresser

Ch.Carcauzon Argentine 24340 La Rochebeaucourt

 



09/02/2010
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