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Michel Vallade nous a quittés !

Michel Vallade nous a quittés !

 

Q

uand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle déclarait en 1960, à propos de l'immense richesse du patrimoine culturel oral africain, l'écrivain malien Hamadou Hampâté Bâ. Aucun autre hommage ne peut mieux  s'appliquer à la disparition prématurée de Michel Vallade (1) qui demeura longtemps, dans les trente glorieuses, l'unique habitant du hameau d'Argentine !

Celui qui était la mémoire vivante et alerte de ces arpents de causses arides dressés au dessus des prairies humides de la Lizonne vient de nous quitter, en ce mois de février, au terme d'un combat épuisant et douloureux contre la maladie. Il emporte avec lui mille secrets, mille connaissances intimes d'un plateau, bastion avancé du PNRPL, qui, il n'y a pas si longtemps, mais dans un autre temps et presque dans un autre monde, bruissait d'activité.

Michel Vallade , célibataire endurci  à voix de stentor, connaissait par cœur son domaine qu'il n'avait pratiquement jamais quitté, sauf durant la guerre d'Algérie. Arrivé à l'âge de trois ans à Argentine où son père devait exercer la profession de carrier puis faire valoir une propriété acquise peu à peu, c'est lui qui tout naturellement, son frère ayant choisi un  métier bien différent, reprit les rênes de l'exploitation familiale.

C' était un homme ouvert, à l'image de sa maison dont il ne fermait pratiquement jamais la porte à clef, et mieux encore un homme généreux. Toujours soucieux  du visiteur il aimait partager le pain, le vin,  ou le petit jaune sur un coin de la toile cirée qui recouvrait sa grande table de cuisine, tout en évoquant les heures enfuies ou en débattant de l'actualité la plus brûlante qui jusqu'aux derniers jours n'a cessée de le passionner !

 

               Michel Vallade croqué par son neveu Aurélien

En 78 ans d'existence celui qui par la force des choses fut, quelques décennies durant, l'unique résident du plateau, devait, le paradoxe n'est qu'apparent, traverser  trois siècles au moins d'histoire locale. Lorsqu'en 1935  ses parents vinrent s'établir à Argentine, le monde rural périgourdin, profondément meurtri par la grande guerre, vaquait encore au rythme du XIXème. Au sortir des années cinquante, d'autres bouleversements allaient se faire jour (arrivée de l'eau courante, mécanisation de l'outillage, remembrement et pour finir l'apparition du mitage si préjudiciable aux pelouses xérophiles).  Ils portaient en eux les ferments du démantèlement toujours en cours d'une culture traditionnelle longtemps respectueuse des milieux naturels que menacent dorénavant la déprise agricole et l'engouement pour le tourisme vert.

Témoin de transformations tantôt radicales, tantôt insidieuses, le fils du carrier venu de Sers, petit bourg de la Charente voisine, a connu l'apogée puis, hélas, le déclin économique et démographique de cette ancienne commune rattachée  contre son gré en 1827 à La Rochebeaucourt ! L'extraction du matériau calcaire, la culture des champignons de couches favorisées par l'existence d'une ligne chemin de fer, désaffectée en 1951, furent les principaux facteurs de son développement et de sa décadence entraînée par la concurrence et la perte de débouchés.

Cette saga villageoise et campagnarde Michel la popularisait volontiers, émaillant son récit d'images qui restent gravées dans le cerveau de ses interlocuteurs. L'évocation de ces files étirées de carriers, retour du travail, cheminant à la nuit tombée sur la route de La Roche à la lueur des étoiles et des lampes à carbure est inoubliable  et on regrette avec le conteur la disparition de ce petit débit de boissons, accoté au cimetière qui accueillait encore ses clients au milieu du siècle précédent et dont il ne reste maintenant que quelques pierres debout .

 

Lecteur impénitent il vivait au milieu des bouquins, des magazines et des journaux. Comme beaucoup de ses amis (enfin je suppose et j'espère qu'il me considérait ainsi) je poussais occasionnellement son huis pour lui offrir quelques publications qu'il n'aurait pas encore dévorées. Connaissant mon vif intérêt pour l'histoire locale et l'archéologie, penchant qu'il partageait, il me prêtait, de son côté, des documents inédits propres à satisfaire ma curiosité et c'est grâce à lui que j'ai fini par lire ce « Monsieur de Puyloubard »  qui m'a inspiré une chronique en ligne accessible en cliquant sur le lien en bleu.

De plus en plus sensible sur ses vieux jours à l'écologie il déplorait les inexorables atteintes à la biodiversité et posait un oeil critique sur la chasse,qui fut pourtant, avec la pêche, sa grande passion, telle qu'elle est actuellement pratiquée, (Jamais le causse n'a été aussi beau) . 

 Il y a quelques jours encore il évoquait avec regret ses cueillettes anciennes de morilles sur le versant septentrional du coteau  et me parlait, avec cette petite pointe d'exagération qui embellit les témoignages, de ces multitudes lézards ocellés qu'il observait voilà 40 ans «  ils étaient gros comme mon bras et quand ils se redressaient ils mettaient en fuite mon chien »

 En presque une décennie je n'ai eu le privilège que d'en croiser fugacement un seul alors même que les lézards verts se font pour leur part, de plus en plus rares.

 

Si mes premières déambulations sur le plateau d'Argentine, auquel conduisaient alors de simples chemins empierrés (2), datent de la fin des années soixante ce n'est qu'en 1985 que j'ai eu véritablement l'occasion de rencontrer Michel à la faveur d'une étude du pigeonnier rupestre toujours accessible aux abords des ruines de la maison forte dont il était propriétaire ; j'ignorais alors que 16 ans plus tard nous serions, mon épouse et moi, ses voisins et qu'une partie de notre vie allait se dérouler dans des espaces qui lui furent, auparavant, intimes ô combien !

 

En 2003, pour les besoins d'un article consacré au plateau, je m'étais longuement entretenu avec Michel Vallade. L'essentiel de ce que je sais du lieux et de ses alentours découle de confidences qu'il réitéra par la suite à maintes reprises. Il me fit connaître des toponymes maintenant oubliés, des sites inédits que j'ai, à sa suite, visités (3) grâce à ses informations ou que j'ai pu redécouvrir ultérieurement comme cette fontaine rupestre baptisée la coquille ou cet orifice ouvert  dans les bois des Renaudières qui se révéla être un silo annonciateur sûrement d'une grange médiévale. Il me conta aussi la légende des genoux de Saint-Martin  qui s'effiloche déjà dans la mémoire des  vieux rupebocurtiens …Lire Les genoux (du cheval) de Saint Martin

Bien sûr j'aurais pu recueillir quantité d'autres anecdotes, plus de souvenirs encore et davantage d'informations… Je ne l'ai pas fait à temps le croyant éternel. Il est dorénavant trop tard. Au moins aurais-je sauvegardé quelques feuillets de la bibliothèque.

Aujourd'hui le plateau est orphelin !

 

Dans une présentation d' Argentine publiée en mai 2003 dans le mensuel « Le Périgourdin », j'avais inclus un encadré titré « La mémoire du plateau » consacré à Michel. C'est ce texte que je vous invite à découvrir. Cliquez sur le lien suivant : LA MEMOIRE DU PLATEAU

 

 

(1)  ceux qui ont croisé son regard pétillant savent bien qu'à 78 ans il n'était pas un vieIllard… mais à peine un « ancien »

(2)  En 1972 un des auteurs de l'ouvrage collectif « Dordogne Périgord » publié chez Fanlac pouvait encore écrire ces lignes  à propos de l'église d'Argentine « Ravissante construction romane admirablement située, mais il est seulement  possible d'y accéder à pied. »

(3)  (Qui connaît la grotte de Bayard,  ou du Baillarge cet orge de printemps qui poussait peut-être jadis en contrebas dans la combe,  et celle du sureau dominant une certaine exsurgence trop obstruée hélas pour permettre d'accéder au ruisseau souterrain dont elle est un exutoire fossile  ?)

 

Cet article mis en ligne en page d'accueil le 10/2/2010 a été consulté des centaines de fois avant sa dépose en archives .

 

 

Michel s'en est allé, il a quitté Argentine mais n'en a pas disparu, sa mémoire reste vivante …. J'ai pour ma part une double peine, celle d'avoir perdu l'habitant de "ma" maison et celle de perdre un ami d'Argentine... et puis le regret de n'avoir pas eu le temps de l'inviter à souper dans "sa" maison (1). Je ne l'ai pas connu longtemps, mais je l'ai connu intensément,car cet homme avait sur le visage une marque de gentillesse et d'ouverture vers l'autre, un signe de confiance et d'amitié: le sourire vrai et sans fard... Seulement quand je suis allé le voir peu avant les derniers jours de décembre, son regard lumineux avait commencé à le quitter, et il avait des mots de tristesse et d'adieu. Adieu Michel, bonne nuit.

Vincent Bertaud du Chazeau

(1) ndlr  Vincent et Véronique sont depuis peu propriétaires de la maison qu'occupèrent longtemps Michel et ses parents.

Valentine et moi compatissons. Pour ceux qui n'ont pas chance d'avoir une foi en un au-delà, une disparition est toujours affligeante avec cette prise de conscience du jamais plus et de l'apparente inutilité de la vie. Nous espérons que ce n'est pas votre cas … voyez plutôt dans cette mort le repos dans une paix éternelle de l'homme juste.

Valentine et Gérard Huin.

 



19/02/2010
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