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Fernand Desmoulin Du Périgord vert au golfe de Venise

FERNAND DESMOULIN

DU PERIGORD VERT AU GOLFE DE VENISE

 

 

Il fut l'un des artistes les plus célèbres et les plus honorés de son temps. Tombé dans un injuste oubli il suscite à nouveau depuis peu l'intérêt du public…et pas seulement dans la « Venise du Périgord » ville qui lui a consacré un musée.

 

     Le 4 juin 1853, Marie Elodie Duroux épouse Desmoulin met au monde, dans un modeste immeuble de Javerlhac, bourg dont son père est le premier magistrat, un enfant de sexe masculin qui sera prénommé Fernand. Le conjoint de la jeune femme, Antoine Desmoulin, est originaire du hameau des « Chauzes » lieu-dit regroupant quelques maisons bâties sur les hauteurs de la rive gauche du Boulou  non loin de Paussac. C'est là que les deux époux, juste après leur mariage, auraient du venir initialement s'installer dans la propriété familiale où était né 22  ans plus tôt Antoine (1). Pour des raisons qui demeurent conjecturales, Javerlhac, entre Nontron et Angoulême, aura finalement leur préférence ; le ménage s'y établit créant un petit commerce d épicerie et de mercerie. Mésentente du couple, difficultés financières…la boutique ne sera exploitée qu'une seule année puis revendue. Le père du jeune Fernand quitte Javerlhac pour Périgueux en 1858. Un départ peut- être solitaire pour la préfecture de la Dordogne où, selon certains, miné par l'alcool, il serait mort, à l'époque de l'effondrement du Second Empire, dans le dénuement le plus total.

En compagnie de son fils, Marie-Elodie aurait quant à elle gagné Angoulême : dans le lycée du chef lieu de la Charente le jeune Fernand poursuivra ses études secondaires obtenant, à 17 ans, son baccalauréat. Diplôme en poche l'adolescent monte à Paris faire « Médecine ».

Le projet n'aura pas grande suite et pourtant les carnages des Thiers et Galliffet – 30 000 communards au bas mot assassinés dans les rues et immeubles de la capitale au joli mois de mai 71- auraient pu lui fournir matière à dissection et études anatomiques ! Sa vocation sans doute était toute autre ; il la trouvera rapidement en faisant jouer ses relations comme son probable modèle de papier, Rastignac.

 

 

Fernand Desmoulin cousine au second degré avec Alcide Dusolier ; l'homme qui a abandonné lui-même la toge pour la plume possède quelque influence. Secrétaire de Gambetta dès septembre 70 sa carrière politique sera féconde puisque successivement il occupera les fonctions de sous- préfet puis de conseiller général, de député et enfin de sénateur puis questeur. Beau profil d'arriviste formaté par la loge maçonnique l'Avenir de Nontron dont il sera « vénérable ». A Paris, la diaspora Périgourdine compte aussi d'autres membres influents dont Antonin Debidour, de la loge  Les Amis Persévérants et l'Etoile de Vésone réunis (sic) de Périgueux. Grouillot en 1871 d'Ernest Picard ci-devant ministre de l'intérieur, agrégé d'histoire, docteur es- lettres et futur inspecteur général de l'instruction publique, Debidour  le Nontronnais semble avoir encouragé et soutenu les dispositions de son jeune protégé pour les arts plastiques en l'introduisant dans les ateliers de Bouguereau, Luc Olivier Merson et Félix Bracquemond.

 Avec de tels « parrains » et de tels « maîtres »,Desmoulin qui était loin d'être dépourvu de talent, perce et s'affirme en peu de temps.  Vers 1880, dessinateur et aquafortiste réputé, il illustre « Sapho » d'Alphonse Daudet ; ses gravures accompagnent les œuvres d'Hector Malot, d'Edmond et Jules Goncourt, de Victor Hugo, de Frantz Jourdain, de Jean Richepin… On les retrouve aussi dans des rééditions du cardinal de Retz, de Léopardi…

Mais c'est surtout comme portraitiste de la nomenklatura républicaine d'alors qu'il s'impose. A partir ou à l'imitation des clichés de Nadar ou de ses émules, parfois, son burin grave les traits des « locomotives » du XIXème siècle finissant dont la plupart comptèrent parmi ses amis. Beaucoup de messieurs arborant une ostensible et phallocratique pilosité figés dans des poses guindées ou censément avantageuses. Des militaires, des politiques, de ceux qui affectionnent les coups d'état et les expéditions coloniales comme Canrobert  et Courbet, Jules Ferry…des prélats, des poètes, des écrivains, des musiciens, des hommes de sciences dont le visage nous est restitué avec minutie et précision.   Maurice Rollinat, Catulle Mendés, Renan, Théodore de Banville, Emile Zola, Maupassant, Dumas fils, Huysmans, Litz, César Franck, Meissonnier, Charcot, Pasteur, Camille Flammarion, Gustave Eiffel, Raymond Poincaré, Waldeck-Rousseau …Une entreprise pour les livres d'histoire, une source iconographique inépuisable pour le dictionnaire illustré des noms propres !        

     Au passage, il accumule honneurs et distinctions : mention honorable de la Société nationale des Beaux-Arts en 1885, médaille de 2ème classe en 1889  et médaille de bronze à l'Exposition universelle la même année. Fait chevalier de Légion d'honneur en 1898 il obtient une nouvelle médaille de bronze à l'Exposition universelle de 1900. Pas vraiment le parcours d'un artiste maudit; ce que ne dément pas le buste sculpté par Zeitlier en 1899. Desmoulin y apparaît, rajeuni sans doute, sous l'aspect d'un personnage dont la face paisible,  ornée de moustache et barbichette à la Napoléon III, ne reflète guère les affres et les tourments de la création. 

     Mais tout autre est la production qui a valu à son auteur une renommée tapageuse et ambiguë ; plus d'une centaine de dessins pour partie légués par sa veuve à la ville de Brantôme vers 1950 ou demeurés enfouis jusqu'à une date récente dans les réserves de l'Institut métapsychique international. Ces œuvres réalisées entre 1900 et 1902, signées successivement l'Instituteur, Ton vieux maître et Astarté furent réalisées, selon les compte-rendus de la presse de l'époque, sous influence spirite, parfois à l'envers ou dans l'obscurité totale.

 Desmoulin, médium, fait surgir, sur le papier, toute une série de visages, féminins le plus souvent, où se lisent mélancolie, tristesse et angoisse et intitulés « Le supplice, Jeanne la folle, l'halluciné ou les désespérés. Des portraits d'outre-tombe qui ne seront pas toujours d'un caractère morbide puisque des jeunes filles aux somptueuses chevelures fleuries s'éveilleront ensuite sous la chorégraphie rythmée de ses crayons de couleur. Des dessins qui sont une expression picturale relevant totalement du symbolisme.

Desmoulin utilise avec un égal bonheur la mine de plomb, le fusain, la sanguine ou les crayons de couleur et avec un art consommé sait suggérer la nature spectrale des êtres représentés dont les traits émergent du brouillard évanescent d'un réseau périphérique organisé de  lignes et d'arabesques savamment entremêlées.

     « Ce ne sont pas des dessins ce sont des états d'âme » devait en dire un critique contemporain. Le journaliste Arsène Alexandre préfère parler de « dédoublement de la personnalité de l'artiste ». Dans une société entichée depuis la fin du XVIIIème siècle de spiritisme, d'occultisme et de théosophie  -  de Mesmer à Alan Kardec et Camille Flammarion  en passant par Victor Hugo qui meubla son exil Jersiais d'entretiens avec Platon, Jésus-Christ, Mahomet, Galilée, Shakespeare et Molière…entre autres, on ne compte plus les adeptes, promoteurs et codificateurs de ces « disciplines » farfelues – ces œuvres connurent  un tel succès qu'on se demande s'il ne s'agissait pas plus, en l'occurrence, de dessins Médiatiques que de dessins Médiumniques !

     Consciemment ou non, Desmoulin, à cette époque de sa vie, en a sûrement assez des vieilles barbes de la IIIème république qu'il croque depuis si longtemps. L'art est alors en plein questionnement, en plein renouveau. Aux approches de la cinquantaine, sans oser renier  sa manière académique, il cède, sous couvert d'expression spirite, à l'emballement qu'il éprouve pour les courants préraphaélite, symboliste et art nouveau… et force est de constater, qu'en à peine deux ans, il crée des compositions qui le placent parmi les plus intéressants représentants de ces écoles. On doit regretter aujourd'hui la brièveté de cette expérience car indubitablement le meilleur de Desmoulin est là, encore en gestation peut- être, appelé à surgir tôt ou tard en pleine lumière. Aux cotés des Moreau, Delville, Segantini, Redon ou Puvis de Chavannes…

     La parenthèse médiumnique, qui n'aura été qu'un congé artistique sabbatique, se referme en 1902. Le créateur se dira « abandonné par les influences occultes » et ne se livrera plus, ensuite,  qu'à la gravure et à la peinture ;  à l'une par attachement au passé et à une technique parfaitement maîtrisée, à l'autre pour un agréable parcours post-impressionniste effectué en dilettante.

     Peu de temps après la fin de cet intermède,il avait découvert l'âme sœur en la personne d'Elise Van Oosterom, riche héritière qu'il épousa en 1905 à l'age de 52 ans. Ensemble ils visitent l'Europe ; la proche Riviera, l'Italie, l'Allemagne, La Tchécoslovaquie, la Hollande… dont les villes et les paysages surent tenter le pinceau coloré et lumineux du peintre. Plusieurs de ses toiles où la lumière vibre nous sont parvenues et parmi celles- ci les toutes dernières brossées à Venise  peu de temps avant sa mort, survenue dans cette ville le 14 juillet 1914.

 

 

Christian-Alain Carcauzon

 

 

(1) Antoine Desmoulin a vu le jour le 6 octobre 1831 à  9 heures au village des Chauzes et sa déclaration de naissance a été enregistrée à la mairie de Paussac 6 heures plus tard. L'acte d'état civil  fait apparaître qu'il est le fils naturel de Pierre Desmoulin, 25 ans, sans profession, et de Marie Désirée Soulier, 29 ans, veuve Desmoulin, sa belle-sœur. Le couple se mariera trois ans plus tard dans la même commune, Pierre Desmoulin étant alors devenu propriétaire. On peut imaginer qu'Antoine, victime de l 'opprobre lié à une naissance jugée « illégitime », a souffert d'instabilité psychologique expliquant plus tard ses désarrois d'adulte. Ces éclairages inédits sur les origines familiales de Fernand Desmoulin nous ont été aimablement communiqués par Alain Autret et Patrick Fare.

 

 

 

 



Article ajouté le 2005-09-16 , consulté 500 fois



16/09/2005
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